Une voix, intime, presque un murmure, bourdonne dans votre tête… emplie d’images et de senteurs qui suintent par-delà un gaze.
Il fait jour. Elle se frotte les yeux. S’étire. Déplie ses membres rouillés. Puis se lève non sans difficultés. Voyons. Qui suis-je ? Elle se dirige vers le miroir sur pied posé en face de son lit. Ah ! Le reflet lui renvoi le visage d’une jeune femme aux traits déterminés. C’est ainsi que les habitants de ce monde me percevront. Elle l’examine longuement, ce visage qu’elle découvre sous ses yeux inquisiteurs et intrigués. Ce processus consubstantiel à son essence équivaut à une sorte de renaissance accélérée. Face à l’incongruité de la situation, la plupart sombrerait dans la démence. Elle se distingue du commun des mortels par bien des aspects et celui-ci n’en est qu’une des illustrations.
Elle sourit. Que penser de ce nouveau corps qu’elle habite ? Il est encore trop tôt pour mesurer l’étendue de ses capacités. Il lui faudra quelques jours pour se familiariser avec lui. Bien. Rien ne presse.
Si elle émerge aujourd’hui, cela implique qu’ils sont arrivés à bon port et qu’ils ont atteint leur maturité. Elle le sent. Ils se réveillent aussi. Si jeunes et inexpérimentés. Avions-nous d’autres choix ? Non, bien sûr. Fasse Eliathir que personne d’autre ne les ai suivis. Évitons les manipulations inconsidérées des substances, du temps ou de l’espace qui attireraient immanquablement l’attention.
Les pays de ce monde s’éveillent en même temps que l’Apprenant, Lointaine et moi. Fascinant. Nous sommes accordés, signe que tout a fonctionné. Évidemment, des résurgences d’ailleurs se matérialiseront. Inévitable. La fragmentation des trois facettes originelles de Nâcre-de-Lune en témoigne. L’irruption de l’ombre qui s’est abattue sur la Nécropole nous révèle que ce monde mute. Les pays vont accélérer leur morcellement. Une effervescence générale qui générera son lot de dissonances. Rien d’anormal non plus. Le fait que nous soyons arrivés et que nous soyons prêts –du moins réveillés- contribue à ce désordre.
Je vais patienter. Qu’ils grandissent seuls. En attendant, ils sont entre de bonnes mains. Les seules qui peuvent les conduire jusqu’à moi. Elle sort de sa chambre. Allons retrouver mes hommes que je ne connais pas encore, mais qui m’admirent et me craignent tant. Elle esquisse un nouveau sourire.
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Une autre voix s’élève, se superpose à la précédente, puis la supplante. Une voix à la sonorité profonde, impersonnelle mais non dénuée d’ironie. Plus directe et ferme aussi.
La nuit fut agitée, n’est-ce pas Thane ? Et ta sœur, ta sœur qui se gausse. Et la petite qui trépigne. Il faut la protéger la petite. Elle ne le sait pas encore, mais elle détient la clé pour votre avènement au trône. Ceux qui arrivent l’a tueront. Elle et les autres. Peu importe les autres… pas d’affections misérabilistes… peut-être s’en sortiront-ils par eux-mêmes, d’ailleurs. Mais la petite… il ne faut pas. Quitte à s’embarrasser du chat s’il le faut.
Et votre père ?… Étrange, n’est-il pas ? Imaginez tous les présupposés que cela implique. Ce presque père qui vous emmène sur son rafiot. Si avare en mots. Qui ne sort presque pas des limites de sa ferme, si ce n’est pour ramasser du bois ou pêcher non loin …. Qui vous annonce, frappé d’un don de prescience, que les temps changent et que vous allez les quitter.