Que me veut-on ? Pensive, la monarque s’interroge. Je ne comprends pas. Je n’ai pas pour habitude de recevoir des appels ici. En principe le palais empêche les communications à moins que je n’en décide autrement. Alors qui a les capacités de franchir ces barrières ? Inconsciemment, elle empoigne de sa main squelettique dénudée son sceptre qui outrepasse les simples valeurs honorifiques qu’on lui assigne. Elle observe ses deux gardes du corps impassibles dans leurs armures de métal. Ils n’ont pas bougé. Même Kriss, son fidèle familier, ne s’est aperçu de rien.
Pourtant, cela ne fait pas de doute. Depuis quelques temps je capte les effluves d’une pensée. Dans un premier temps, je n’y ai pas attachée d’importance. Accaparée par mes obligations, prise dans le flot permanent de mes devoirs et contraintes, je l’ai enfouie dans les tréfonds de mon être. Plus tard, elle est revenue, toujours aussi imperceptible. Je l’ai à nouveau rejetée, loin, je l’ai chassée comme je l’aurai fait avec n’importe quel serviteur inconvenant.
Mais, voilà. Cet esprit s’accroche telle une Penanggalan sur le cou de sa victime. Il est tenace et se montre de plus en plus insistant. J’ai un moment songé à lui envoyer Mistwar à ses trousses. Il aurait été parfait et aurait pris son rôle avec plaisir. Je me suis ravisée. Je ne connais pas mon interlocuteur. Ou mon interlocutrice d’ailleurs. Les méthodes expéditives montrent souvent leur limites.
J’ai décidé d’attendre le prochain appel et de m’y préparer. Il est arrivé assez vite je dois dire. Cela relève du harcèlement. J’ai de bonnes raisons de m’interroger. Plus qu’un appel, celui-ci revêt une double facette, qui comporte, je le pressens, une menace à peine voilée.
La première facette appartient à la catégorie des demandes. Le procédé me semble cavalier et la voie inhabituelle, signe que le requérant se fiche éperdument des protocoles et qu’il s’en affranchit aisément. Je m’en méfie par avance. D’autant que cette demande équivaut plus à une imploration qu’à une banale demande. Qu’on vienne m’implorer, qu’on sollicite mon aide, j’en ai l’habitude, après tout, en tant que monarque, cela relève de mon rôle. Mais j’aime connaître l’identité du demandeur et que l’on respecte les protocoles.
La seconde facette me gène encore plus. Car ici, je ne crois pas me tromper, il s’agit non pas d’une simple demande mais d’une injonction. Sans appel. Je ne vois pas beaucoup de personnes qui oseraient se comporter de la sorte. Très peu en fait. Voire, pas du tout. Seule une, peut-être.